Rencontrez Ed Campbell : Spécialiste en ingénierie pédagogique numérique

Pouvez-vous vous présenter ? D'où venez-vous ?
Je m'appelle Ed Campbell, je suis spécialiste en ingénierie pédagogique numérique et je vis au Mans, en Pays de la Loire. Je dirige une petite association française, Mtracs, spécialisée dans l'accompagnement des mentors, formateurs et chercheurs pour renforcer leurs savoirs et leurs pratiques. J'aide souvent des chercheurs à créer des cours en ligne ou à adapter leurs contenus existants pour les diffuser auprès d'un large public. Je suis originaire d'une petite ville minière du grand Nord de l'Afrique du Sud, mais j'ai passé la majeure partie de ma vie adulte à étudier et à travailler à Stellenbosch et au Cap.

Dans quel domaine avez-vous réalisé votre doctorat ?
Formellement, en sciences de l'éducation, avec une forte composante en études sur l'enseignement supérieur. Comme beaucoup de thèses, la mienne a construit un cadre théorique qui dépassait largement la discipline, en mobilisant des concepts issus de la sociologie, de la linguistique, de l'ethnographie, des New Literacy Studies, de la sémiotique multimodale, de la formation des enseignants et de l'anthropologie.

Dans quel contexte (pays, institution, laboratoire) ?
À l'École des Sciences de l'Éducation (School of Education) de l'Université du Cap (UCT), avec une co-direction au Centre pour le Développement de l'Enseignement Supérieur (CHED), également à l'UCT.

Pourquoi avez-vous décidé de faire un doctorat ?
Pour être honnête, j'ai obtenu une bourse attractive pour faire un doctorat à temps plein, alors que la plupart des doctorants en Afrique du Sud doivent financer eux-mêmes leurs études tout en travaillant à temps plein dans le secteur privé, ou parfois comme personnels d’appui ou enseignants à temps partiel dans une université, dans des postes sans lien avec leur thèse. En Afrique du Sud, le doctorat est perçu comme quelque chose qu'on fait « en parallèle », pas comme un travail à part entière. En 2016, des problèmes de santé rendaient mon emploi difficile à tenir ; quand l'offre d'un financement à temps plein est arrivée — synonyme de moins de contraintes physiques au quotidien — j'ai quitté mon poste pour cette option plus viable. Mon mari venait d'ailleurs tout juste d'obtenir son propre doctorat. Je crois que les relations de couple fonctionnent mieux avec une certaine égalité.

Quelle a été votre première étape après l'obtention du doctorat ?
Je me suis installé à Rouen, en France. Après une année 2021 éprouvante — marquée par les confinements en Afrique du Sud —, j'avais envie d'aventure. En décembre 2021, juste après ma soutenance, j'ai répondu à un appel à propositions de la Volvo Research and Educational Foundations (VREF) et j'ai été retenu en tant que spécialiste indépendant. Ce projet a été renouvelé en 2023 puis en 2024. Entre-temps, j'ai consacré une bonne partie de 2022 et 2023 à explorer la France et l'Europe, à écrire de nouvelles chansons, de la poésie, des articles de blog et un roman d'horreur — autant d'activités mises en veille pendant la thèse.

Aviez-vous un plan de carrière clair à ce moment-là ?
Pas vraiment. En fait, pas du tout !

Quels ont été vos principaux défis ?
Je crois que les vrais défis n'émergent que maintenant, cinq ans après le doctorat. J'ai eu la chance d'obtenir ce premier financement dès le début de ma « nouvelle carrière » — et qui plus est sans être affilié à un établissement d'enseignement supérieur, ce qui est rarissime. Ce coup de chance m'a peut-être donné une idée fausse de ce qu'est réellement la vie de freelance après la thèse.

Quel est votre poste actuel et dans quel secteur ?
Je suis autoentrepreneur et je travaille en freelance comme spécialiste en ingénierie pédagogique numérique, et parfois comme éditeur, dans le secteur de l'enseignement supérieur. Mon activité de directeur des opérations chez Mtracs s'inscrit dans ce même périmètre, avec en plus la coordination ponctuelle d'événements : séminaires, petites conférences, et peut-être un jour une retraite d'écriture…

En quoi votre doctorat vous est-il utile dans votre rôle actuel ?
Pas vraiment, à vrai dire. Il est même souvent un frein, car je suis désormais surqualifié pour la plupart des activités dans lesquelles je m'engage — ce qui semble peser davantage en Europe que dans mon pays d'origine. Ce n'est pas totalement sombre non plus : le doctorat a apporté à ma vie des changements subtils et nuancés dont je mesure encore la portée.

Quelles compétences développées pendant la thèse utilisez-vous le plus aujourd'hui ?
L'art de trop réfléchir et de mettre une éternité à prendre une décision. Pas très utile, j'en conviens. Je sais que je peux sembler peu reconnaissant envers mon doctorat — mais je le suis, profondément. Il m'a prouvé que j'étais capable de mener à bien quelque chose de complexe, en grande partie seul, dans une période où le monde avait complètement perdu le fil. J'ai rédigé ma thèse en 2020, bloqué à Paris pendant six mois, sans possibilité de rentrer chez moi. Le doctorat m'a bien payé, il m'a offert un séjour de six mois à Brême que j'ai vraiment apprécié, et il m'a indirectement introduit à l'Europe, puis à la France. J'y ai rencontré des gens que je n'aurais jamais croisés autrement — mais on pourrait en dire autant de n'importe quelle expérience un tant soit peu engageante.

Avez-vous connu une ou plusieurs transitions professionnelles ?
Plusieurs. J'ai connu plus de 17 domaines d’activités différents, allant de l'ingénierie en automatisation et la comptabilité à l'ambassadeur en dégustation de vins et la rédaction d'annonces de recrutement, en passant par la formation d'enseignants, l’ingénierie pédagogique, la musique, la composition et le théâtre.

Ces transitions étaient-elles choisies ou imposées ?
Je ne suis pas toujours certain. Je suis très doué pour me convaincre que quelque chose était mon idée depuis le début. Plus sérieusement, je perçois tout comme des systèmes interconnectés : une « transition » n'est souvent qu'une façon de comprendre en quoi un système ressemble à un autre, ou en diffère. Je passe parfois d'un contexte à un autre sans même m'en apercevoir, là où d'autres voient un changement radical. Cette façon de voir le monde a ses avantages et ses limites, vous vous en doutez.

Quel a été l'aspect le plus difficile de ces changements ?
Je me suis toujours perçu comme un outsider. Il est souvent difficile de s'intégrer dans une communauté de pratique, parce que ce que je suis et ce que je fais sont si difficiles à expliquer. J'ai aussi tendance à m'exprimer en termes abstraits, généraux, peu ancrés dans un domaine précis, et légèrement sur-philosophiques — ce que les gens perçoivent souvent comme trop générique ou déconnecté du concret. C'est sans doute le produit de ma façon de penser et de mon parcours. Mais j'y travaille — là, maintenant, en écrivant ces lignes.

Rétrospectivement, referiez-vous un doctorat ? Pourquoi ?
Si on me payait pour le faire, oui, probablement. Je reste ouvert à tout. Le sujet m'importe peu : mon premier doctorat m'a appris à trouver de l'intérêt à n'importe quoi. Ça facilite vraiment la vie.

Que diriez-vous à un doctorant qui doute en ce moment ?
Je lui dirais de le finir, tout simplement. C'est en soi une récompense en termes de confiance en soi, et la confiance peut changer une vie. Le reste, c'est du bonus.

Quelle est votre plus grande fierté depuis l'obtention du doctorat ?Acheter un bien immobilier en France et apprendre à lire la philosophie française… en français, honnêtement. L'année dernière, j'ai terminé mon premier livre en français de plus de 200 pages — un ouvrage sur l'éthique hospitalière — et c'était un moment important pour moi, car j'ai énormément de mal avec cette langue. J'ai aussi écrit un manuel issu d'une formation que nous avons dispensée pendant deux ans, et dont je suis assez fier. Je crois que le doctorat m'a appris à ne pas avoir peur des chantiers qui semblent insurmontables — qu'il s'agisse de naviguer dans la bureaucratie complexe d'un pays étranger, d'apprendre une langue à laquelle je n'avais jamais été exposé, ou de déposer un nouveau dossier Erasmus+ avec l'incertitude de l'obtenir. Il m'a appris que les choses finissent par se mettre en place… même si je me demande parfois si je ne pousse pas un peu trop la chance.

Comment envisagez-vous la suite de votre parcours ?
Je commence à réaliser que ce que je fais aujourd'hui a peut-être une date de péremption. J'ai besoin d'un plan à long terme. Je ne connais pas encore les détails, mais je sais que certaines constantes seront toujours présentes dans ce que je ferai : l'apprentissage, la culture, le lieu, l'écriture, l'événementiel, la communauté et la technologie. En ce moment, j'aurais besoin de davantage de contacts humains, comme une façon de mener un « terrain » pour explorer ce qui vient ensuite. Cela dit, j'envisage de déménager en Bretagne, peut-être à Vannes — Le Mans est une ville charmante, mais je m'y sens de passage. Ce serait mon deuxième déménagement depuis mon arrivée en France, ce qui est très peu français. Tant qu'il y a une ligne TGV directe pour Paris : mon mari et moi avons de forts liens avec cette ville. 

Quel conseil donneriez-vous aux docteurs en transition ?
Je suppose que vous entendez « transition vers le secteur privé ». Je ne suis pas sûr d'avoir jamais vraiment été dans le monde académique — je n'ai publié qu'un seul article — et tout mon enseignement était à temps partiel, en parallèle d'activités que l'on pourrait qualifier d'« industrielles ». Je ne suis pas non plus certain d'avoir jamais complètement coupé le lien, car la plupart de mon travail touche à la littératie académique ou à l'enseignement supérieur, et mes clients sont soit des financeurs, soit des universitaires chevronnés. Mon conseil serait donc de préserver vos relations avec le monde académique, même quand vous avez l'impression de n'y plus appartenir vraiment. Cette part de vous qui a fait la thèse sera toujours là, et si elle est cultivée avec soin, elle peut rester un atout — parfois de façon surprenante. Et ce lien avec la sphère savante peut continuer à vous conférer une crédibilité qui est, aujourd'hui plus que jamais, une denrée rare.

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