Rencontrez Élodie Chabrol : Experte en communication scientifique

Je m'appelle Élodie Chabrol. Je suis une ancienne chercheuse en neurogénétique, reconvertie en communication scientifique. Aujourd'hui, j'aide les chercheurs à communiquer leurs recherches : que ce soit en les formant, en créant ou en animant des événements. Je suis également directrice internationale du festival Pint of Science et fondatrice de sa branche française.

Dans quelle discipline avez-vous soutenu votre doctorat ?
J'ai travaillé sur les épilepsies, et en particulier sur une forme qui se manifeste parfois par des hallucinations auditives, des voix, dont certains chercheurs soupçonnent qu'elle pourrait expliquer le cas de Jeanne d'Arc.

Dans quel contexte (pays, institution, laboratoire) ?
En France, dans un laboratoire de la Pitié-Salpêtrière à Paris, aujourd'hui l'Institut du Cerveau - Paris Brain Institute. Dans l’équipe de Stéphanie Baulac.

Pourquoi avoir choisi de faire un doctorat ?
Au départ, je voulais être enseignante en sciences de la vie, mais la découverte de la recherche en stage de Master 1 a été un vrai coup de foudre. Je me suis dit qu'une fois chercheuse, je pourrais aussi enseigner. J'ai fait un doctorat pour devenir enseignante-chercheuse

Quelle a été votre première étape après le doctorat ?
Six mois de chômage, le temps de chercher un postdoc en Angleterre. C'était d'autant plus long que je déménageais avec mon partenaire, qui travaillait dans le privé ; il fallait accorder nos départs. J'ai finalement trouvé mon premier postdoc à UCL, à Londres, sur un domaine un peu différent : la réparation du nerf sciatique. J’avais envie de m’ouvrir de nouvelles portes et de changer de sujet pour ne pas faire toute ma carrière de recherche sur un seul sujet et avoir des options en rentrant en France.

Aviez-vous un projet professionnel clair à ce moment-là ?
Oui, très clair. Mais c'était un énorme mensonge à moi-même. Je pensais partir deux ans en Angleterre, publier, rentrer en France et passer les concours pour devenir chargée de recherche ou enseignante-chercheuse.
Sauf que ça ne s'est pas du tout passé comme prévu. Mon premier postdoc m'a mise en contact avec des figures majeures du domaine, mais très proches de la retraite et peu intéressées par la publication. Ils cherchaient des réponses à leurs questions biologiques. Avec six projets différents en deux ans et demi, j'ai eu zéro publication. J'ai sérieusement envisagé de quitter la recherche.
Puis on m'a proposé mon postdoc de rêve : continuer sur la génétique de l'épilepsie (mon sujet de thèse), mais cette fois en thérapie génique. Banco! je me suis lancée.

Quels ont été les principaux défis rencontrés ?
Le principal défi : un labo très sexiste. Être une femme n'aidait vraiment pas.Je n’ai pas vécu de harcelement mais un manque flagrant de soutien de mon chef ; que ce soit pour l'écriture de mes articles ou pour les présentations en conférences. Ce contexte difficile m'a poussée à envisager d'autres voies à la fin du postdoc. Cette expérience a ruiné ma potentielle carrière en recherche, mais en même temps j’avais mis un pied dans la communication scientifique. J’ai donc pu me retourner et partir dans cette voie.

Quel est votre poste actuel et votre secteur d'activité ?
Je suis consultante en communication scientifique. Je travaille avec des universités, des doctorant·e·s et des entreprises privées de recherche, des fondations, partout où les gens font de la science.

En quoi votre doctorat vous est-il utile aujourd'hui ?
Tous les jours. D'abord pour l'adaptabilité, l'apprentissage, la résilience ; et surtout, ne pas avoir peur de rater. J'ai fait un doctorat expérimental où 80% de mes manips ont fini à la poubelle. Ça m'a appris la fameuse leçon de la première crêpe : elle est toujours un peu ratée, mais elle aide à faire que les suivantes soient magnifiques. Du coup, je n'ai pas peur de me lancer ; c'est quelque chose que le doctorat m'a vraiment donné.

Quelles compétences issues du doctorat utilisez-vous le plus ?
Bien sûr, la connaissance de la recherche et comment elle fonctionne. Mon postdoc m'a aussi apporté l'anglais ; je suis partie à Londres et revenue bilingue. J'utilise surtout les soft skills : gestion du stress, autonomie, esprit critique, et cette connaissance fine du monde académique.
La compétence que j'utilise le plus, sans m'en rendre compte, c'est la méthode scientifique. Quand je lance un nouveau projet dans un domaine que je ne connais pas, je fais exactement comme au labo : je lis, je demande autour de moi, je teste, j'adapte et j'améliore.

Avez-vous vécu une ou plusieurs transitions professionnelles ?
Une majeure : passer du postdoc à la communication scientifique. De l'extérieur, ça paraît simple ; je suis restée dans la science. Mais c'était énorme personnellement. Je suis passée d'un travail où j'avais un doctorat et de l'expérience, à un domaine où je n'avais que de l'expérience ; pas de diplôme en communication scientifique.
J'avais pourtant 4 ans et demi d'expérience : monter un festival en Angleterre et en France, recruter des bénévoles, gérer les réseaux sociaux, former des gens à parler en public. C'était une expérience énorme. Mais j'ai eu une vraie crise identitaire : je me voyais comme chercheuse et me demandais si j'étais encore scientifique. J'ai réalisé que je n'étais plus chercheuse, mais que je resterais scientifique toute la vie.
Et puis, le syndrome de l'imposteur : je formais des gens en communication sans diplôme officiel. De l'extérieur, la transition paraissait lisse. Personnellement, c'était un vrai challenge ; quelques mois de réflexion et de travail sur moi-même.

Ces transitions ont-elles été choisies ou subies ?
100% choisies. J'avais terminé mon sujet de postdoc. J'aurais très bien pu rester au labo, relancer un projet, ou travailler dans la transition de la thérapie vers l'aspect clinique. J'ai décidé de partir de la recherche.

Qu'est-ce qui a été le plus difficile dans ces changements ?
J'ai dû faire le deuil d'une carrière en recherche, même si j'adore ce que je fais aujourd'hui. Sur le moment, c'avait un goût d'échec. Je dis souvent en anglais : « how I failed successfully » ; un raté qui m'a permis de réussir autrement. Le syndrome de l'imposteur et une crise identitaire ont duré plusieurs mois.

Avec le recul, referiez-vous un doctorat ? Pourquoi ?
Absolument. Et je referais même mes deux postdocs. Ils m'ont apporté énormément. J'ai adoré être postdoc : continuer la recherche, vivre la vie scientifique, rédiger des demandes de financements, des articles, des reviews, avoir ma propre étudiante en thèse. Surtout, j'ai vu les deux côtés du doctorat : en tant que doctorante et en tant que superviseuse. Ce n'est pas donné à tout le monde.
Ces 12 ans de recherche m'ont donné une expérience solide.  Je connais les carrières, je sais ce que c'est d'être en thèse, en postdoc, etc.
Et cela a bien sûr renforcé les softs skills que j’ai cités plus haut : l'adaptabilité, l'apprentissage, la résilience.

Que diriez-vous à un doctorant en doute aujourd'hui ?
Il y a mille voies possibles. Mais l'essentiel c’est de ne pas juste suivre le flot. Faites des choix réfléchis ; que ce soit pour rester en académique ou partir. L'important, c'est que tous vos choix (formation, carrière, postdoc) soient alignés avec vos valeurs et aspirations. Ne laissez pas les attentes externes définir votre parcours.
Si vous hésitez vraiment, faites des micro-tests : une interview métier, une journée d'observation, un petit projet bénévole, une mission courte. Ça donne des infos concrètes, sans tout plaquer. Parlez-en tôt : à d'autres doctorant·e·s, à des ancien·ne·s du labo, à des gens hors académie. Ça casse l'isolement et ça ouvre des voies.
Et une chose importante : ne confondez pas "je suis fatigué·e" et "je me suis trompé·e de voie". Parfois il faut du repos et du soutien, pas une décision radicale. Vos compétences sont transférables, même si vous ne les voyez pas encore : apprendre vite, gérer l'incertitude, expliquer, structurer, tenir dans la durée. Et si vous partez, vous ne trahissez pas la science. Vous changez juste de place dans l'écosystème.

Quelle est votre plus grande réussite depuis la fin du doctorat ?
Ma plus grande réussite depuis la fin du doctorat, c’est Pint of Science. Clairement. C’est le truc que je n’avais pas vu venir, et c’est aussi le plus surprenant. Cette année, on a passé un cap en dépassant les 500 villes, et je trouve ça complètement fou de me dire que je fais partie de cette aventure.
Et en freelance, ma plus grande réussite, c’est plus “au fil de l’eau”. C’est chaque nouveau projet qui me challenge un peu, parfois me fait peur parce que c’est nouveau, mais que je prends du plaisir à faire, et que je termine bien. En fait, c’est l’accumulation de tous ces petits défis accomplis depuis que je suis partie de la recherche.

Comment voyez-vous la suite de votre parcours ?
Je veux continuer à accompagner les chercheurs, développer de nouveaux projets créatifs, et rendre la science plus accessible et inclusive. J’aimerais aussi explorer de nouvelles formes de communication scientifique, avec du contenu innovant, et encore plus de soutien aux jeunes femmes en science.
Mais le plus important, pour moi, c’est de prendre du plaisir dans mon travail, et de semer mon petit grain de folie dans tous les projets sur lesquels je travaille.

Quels conseils donneriez-vous aux docteurs en transition ?
Osez explorer, osez changer, n'ayez pas peur de sortir des sentiers battus. Les compétences du doctorat : rigueur, persévérance, adaptabilité, capacité à apprendre – sont précieuses partout, même en dehors de la recherche. Votre doctorat n'est pas votre identité ; c'est une fondation solide pour construire un parcours unique. Faites confiance à votre intuition et à votre chemin, même s'il ne ressemble pas à celui des autres.

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